Douze jours après le naufrage d'un car dans le fleuve Bafing qui a coûté la vie à 39 personnes, le couperet est tombé sur Diarra Transport. Après la suspension de sa carte de transporteur vendredi 24 juillet, c'est au tour de sa gare d'Odienné de fermer ses portes, ce samedi 25 juillet 2026, jusqu'à nouvel ordre. Une sanction en cascade qui marque un tournant : après des années de sensibilisation, le Ministère des Transports et des Affaires Maritimes a choisi la fermeté.
Un engrenage de sanctions qui s'accélère
Les événements se sont enchaînés à un rythme inhabituel pour l'administration ivoirienne. Le ministre Amadou Koné s'était d'abord rendu sur les lieux du drame et au chevet des blessés dès le 17 juillet.
Une semaine plus tard, le 22 juillet, ses services livraient les premières conclusions de l'enquête administrative lors d'une conférence de presse à Abidjan. Le 24 juillet, la carte de transporteur de Diarra Transport était suspendue. Et dès le lendemain, samedi 25 juillet, sa gare routière d'Odienné fermait à son tour. En moins de deux semaines, l'entreprise a vu tomber l'ensemble des sanctions administratives dont dispose le ministère.
Retour sur un drame qui a bouleversé le pays
Le 13 juillet 2026, un autocar de la compagnie assurant la liaison Odienné-Yamoussoukro a perdu le contrôle sur l'axe Touba-Biankouma avant de chuter dans le fleuve Bafing, au niveau du village de Zouzousso III.
Le bilan est lourd : 39 morts dont 12 hommes, 19 femmes et 8 enfants ainsi que, 45 blessés et seulement 7 rescapés indemnes. La quasi-totalité des victimes est décédée par noyade.
Ce que les enquêteurs du Bureau Enquête et Analyse Accident (BEA) ont découvert dépasse le simple accident de la route. Le véhicule, homologué pour 69 places, transportait 91 personnes au moment du drame : des passagers supplémentaires avaient été embarqués en cours de trajet, avec des tabourets de fortune installés dans les allées pour caser du monde debout. L'éclatement d'un pneu avant droit, environ 80 mètres avant le fleuve, est identifié comme le déclencheur immédiat de la perte de contrôle ; un éclatement que trois facteurs pourraient expliquer conjointement : la surcharge, des pneus de marques disparates sans les mentions réglementaires obligatoires, et un possible défaut de maîtrise du conducteur.
À cela s'ajoutent des irrégularités administratives que l'enquête qualifie de graves : le car roulait avec deux plaques d'immatriculation provisoires différentes ; un procédé qui permettrait d'échapper à la vidéoverbalisation , sans assurance valide depuis 17 mois ni visite technique depuis 5 mois.
Pourquoi la répression, et pourquoi maintenant
C'est la question que beaucoup se posent : pourquoi cette sévérité soudaine, après des années où ce type de manquement semblait toléré ? La réponse tient en un mot que les responsables du ministère ont eux-mêmes employé lors de la conférence de presse du 22 juillet : l'incivisme.
Depuis l'adoption de la stratégie nationale de sécurité routière en juillet 2021, l'État avait fait le choix de la pédagogie : campagnes de sensibilisation, formations des chauffeurs et des gestionnaires d'entreprises de transport, information du public.
Cinq ans plus tard, le drame du Bafing a agi comme un révélateur : malgré cet arsenal de prévention, les pratiques dangereuses perdurent sur le terrain, portées par des opérateurs qui contournent sciemment les règles pour maximiser leurs recettes.
Le directeur de l'Office de la sécurité routière (OSER), Kouakou Étienne, l'a reconnu sans détour devant la presse : la persistance des accidents malgré les réformes engagées depuis 2021 tient en partie à une mise en œuvre encore incomplète de l'écosystème de sécurité routière, mais surtout à un problème d'incivisme généralisé qu'aucune campagne de communication ne semble avoir suffi à endiguer.
Le gouvernement a donc changé de registre : à la pédagogie doit désormais s'ajouter la contrainte, avec des sanctions immédiates et dissuasives, sans attendre l'issue de la procédure judiciaire ouverte au parquet de Touba.
Diarra Transport, symbole d'un secteur sous tension

Le rapport préliminaire du BEA pointe des entorses caractérisées à la loi d'orientation du transport intérieur de 2014 et à la réglementation sur le contrôle technique automobile de 2017. Sur cette base, le Ministère a décidé de frapper fort : suspension immédiate de la carte de transporteur, rapatriement obligatoire de l'ensemble du parc de cars vers Abidjan pour inspection technique complète et contrôle de conformité administrative, obligation de prouver que chaque chauffeur détient bien son Certificat d'Aptitude de Conducteur Routier (CACR) avant toute reprise d'activité, et paiement intégral des amendes liées aux infractions ainsi que des frais engagés dans la prise en charge de l'accident. La fermeture de la gare d'Odienné, ce samedi, vient boucler ce dispositif de sanctions.
Sept mesures pour tout le secteur
Au-delà du cas Diarra Transport, le ministère a annoncé sept mesures destinées à l'ensemble de la profession : un programme national de formation théorique et pratique des chauffeurs de transport en commun, l'intensification de la formation des gestionnaires d'entreprises, la création d'une plateforme électronique de suivi des compagnies (véhicules, assurances, visites techniques, registre numérique des passagers), un contrôle renforcé en lien avec les assureurs, l'ouverture de discussions sur une convention collective des chauffeurs interurbains, le renforcement des comités locaux de sécurité routière sur les axes à risque, et l'obligation d'obtenir le permis de catégorie B avant d'accéder aux autres catégories. Le ministère a également annoncé la généralisation progressive de « l'auto-contrôle » dans les gares routières , un dispositif déjà testé... à Odienné.
Un avertissement à tout le secteur
Dans son communiqué signé par le Directeur de Cabinet Dioman Cone, le ministère a martelé son mot d'ordre : « Stop à l'incivisme sur la route ». Un message qui dépasse largement le cas de Diarra Transport et s'adresse à l'ensemble des transporteurs ivoiriens : les années de sensibilisation ont posé le cadre, l'heure est désormais à son application stricte. Le gouvernement a par ailleurs réaffirmé sa compassion envers les familles endeuillées et les blessés, ainsi que son engagement à suivre le dossier judiciaire jusqu'à son terme, en toute transparence.
Christ Yoann pour ICI1FO




















